Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles
Chachani

L’ascension de Chachani, volcan de la région d’Arequipa au Pérou culminant à 6075m

7h30 on sonne à la porte de l’auberge. Cette fois c’est pour nous ! C’est parti, plus moyen de renoncer, Alban et moi partons sans doute pour le plus grand défi de nos 25 dernières années : l’ascension du Chachani, volcan de la région d’Arequipa au Pérou culminant à 6075m.

A quoi devons nous nous attendre ? Arriverons-nous au bout ? Comment va-t-on réagir face à l’altitude ? Tout le monde nous dit que le Chachani est un 6000 facile …. Peut-on réellement utiliser ce terme à cette altitude ? J’ai du mal à y croire.

Après deux semaines de voyage non-stop, agrémentées de pas mal de défis sportifs et de rando en tout genre, un élément me semble d’une importance capitale : la fatigue.

Comment va-t-on gérer ce nouveau défi ? Après une semaine intensive dans les environs de Cusco, Alban a enchainé pendant 3 jours dans le canyon de Colca. Un jour de repos et nous voici reparti de plus belle. Suffisant pour lui ? Espérons-le !!

De mon coté, soyons honnête je n’ai jamais été aussi peu serein au moment d’attaquer un défi sportif. D’ordinaire hyper confiant, je me retrouve à douter de mes capacités à arriver au sommet après deux jours passés à l’hôpital suite à une intoxication alimentaire. Certes j’ai récupéré mais cela sera-t-il suffisant ? Et si mon corps me refait défaut ?

Dans tous les cas il est trop tard pour y penser, nous voilà embarqués dans le 4×4 nous menant à l’agence en charge de l’expédition afin d’y essayer le matériel nous manquant. Si notre corps lâche on continuera au moral, la dessus je n’ai aucun doute niveau caractère pour Alban comme pour moi !!

8h, nous voici à l’agence. Après avoir récupéré, gants, tentes, matelas et autres équipements nécessaires nous faisons la connaissance des autres membres de l’expédition : 9 Hommes et 1 Femmes. 1 Suisse, 1 Allemand, 1 Ethiopien, 1 Brésilien, 1 Colombien, 2 Américains et 3 Français. Difficile de faire plus cosmopolite ! C’est parfait on adore ça.

Avant même de prendre la route on nous explique que l’ascension se fera en deux groupes de 5. Alban et moi nous retrouvons dans le même 4×4 qu’Antoine le français, David le suisse et Erik l’allemand. Chemin faisant nous apprenons peu à peu à nous connaitre, l’ambiance est joyeuse et les affinités ne tardent pas à se faire sentir. Bien que l’ascension soit avant tout un défi nous confrontant à notre propre corps, le fait de nous retrouver dans un groupe où l’ambiance est à la rigolade et à la déconne nous apparait comme un point plus que positif !! Toujours plus facile en effet de passer au dessus d’un moment difficile quand les personnes nous accompagnant participent à créer un climat de franche camaraderie et de solidarité plutôt que se terrer dans le silence et dans un mutisme individualiste beaucoup plus terne.

12h30. Après une longue montée sur une piste difficile, notre 4×4 s’arrête à un col. « Tout le monde dehors c’est ici qu’on commence !! ». Nous descendons l’ensemble de nos sacs et de notre matériel du toit du 4×4 et commençons à nous changer. Première impression : « A 5000m d’altitude ça caille !!!! ». Bonnets sur la tête, sous-vêtements technique enfilés et barres de céréales avalées, nous voici partis pour une marche d’approche nous menant jusqu’au campement de base où nous passerons la nuit. Un peu plus d’une heure d’efforts sur un terrain plat nous offrant un incroyable panorama sur la montagne arc-en-ciel du coin (moi qui pensais que cela n’existait qu’à Cusco !) et sur le Sabancaya, autre volcan de la région en pleine éruption. Quel spectacle !! Paysages magnifique, ciel ensoleillé, ambiance bonne enfant … Que demander de plus pour ce premier jour ?! Nous sommes à 5000m d’altitude et malgré le poids de notre matériel et de nos réserves d’eau sur le dos nous avançons plus que bien. La forme est là, la fatigue ne se fait pas sentir, tous les voyants sont au vert !!

Arrivés au campement l’ensemble du groupe prend le temps de souffler avant de s’installer. Les tentes montées, nos deux guides commencent à cuisiner ce qui sera notre déjeuner-diner. Le départ étant fixé le lendemain matin à 2h, nous ne prendrons en effet qu’un repas vers 15h afin de nous laisser le temps de digérer et nous permettre de nous coucher rapidement.

Dans l’attente du repas, nous apprenons à connaitre le reste des participants et commençons à essayer de faire un feu tous ensemble en prévision de la nuit qui s’annonce plus que fraiche à cette altitude. Un moment unique où bien que nous ne parlions pas la même langue, tous réussissons à nous comprendre et à plaisanter. Notre repas terminé, notre ami Erik improvise un lever de toast ! Nous ayant expliqué qu’il travaille comme sommelier en Allemagne, il sort une bouteille de « Schnaps » de son sac et invite chacun à prendre une gorgée de sa liqueur en honneur de cette aventure que nous avons décidé de vivre tous ensemble ! Cette sortie de notre ami d’Outre Rhin nous fait tous rire avant que chacun des membres du groupe finisse finalement par s’exécuter. Les discussions continuant, il ne nous reste maintenant plus qu’à être patient. Alors que le soleil passe derrière la montagne nous faisant face, nous sentons alors une vague de froid arriver. Il n’est même pas 18h … mais chacun sera bien mieux dans sa tente. Allez au lit ! Alban et moi improvisons une partie de belote avant de rejoindre Morphée.

Est-ce l’alcool d’Erik ou bien fait de nous être allongés, toujours est-il qu’un mal de tête violent nous prend quelques minutes après être rentrés dans la tente.

« Ca tape méchant là nan ? » « Ouai c’est pas simple ! ». Nous optons pour la prise d’un Doliprane en espérant que la situation s’améliorera rapidement et que nous pourrons malgré tout nous endormir et prendre des forces pour l’ascension.

Pas d’inquiétudes, à 5000m cela doit être normal, ça va passer. On ne peut pas s’arrêter si prêt du but.

1h du matin, les bruits des fermetures des tentes se font entendre, les voix de nos compagnons de route s’élèvent doucement dans la nuit. Il est temps de nous lever et de nous équiper. La nuit a été courte mais finalement plus reposante que ce que notre mal de tête de la veille nous laissait envisager. Quelques bouts de pain, de la confiture, du maté de coca et nous voici parés ! L’ascension se fera par pallier, 1h de marche, 10mn de pause, 1h de marche, 10mn de pause et ainsi de suite. Selon les guides, nous devrions atteindre le sommet en un peu plus de 5h. Alors que chacun attrape son sac, la nouvelle tombe … nous ne partirons pas à 10 mais à 8. La nuit a laissé des traces … Erik notre ami allemand et le participant éthiopien ont été pris d’un sévère soroche (mal de l’altitude) durant la nuit. Mal de tête, fatigue, vomissements … Ils ne prendront finalement pas le départ.

Face à cet imprévu nos deux guides décident finalement de ne constituer qu’un groupe. L’un des deux mènera la cadence pendant que l’autre fermera la marche. Nous attaquons les premières pentes de notre itinéraire sur un rythme très lent. Tous équipés de nos lampes frontales, nous progressons tel un serpent de lumière dans la nuit noire. Alors que nous nous éloignons petit à petit du campement je me dis que nos deux acolytes auront au moins ce spectacle que j’imagine assez unique en guise de compensation.

Voilà une heure que nous progressons dans la pénombre, ayant comme seul point de repère les pas de la personne nous devançant. Le guide nous informe que nous approchons des 5300m, nous allons faire notre première pause. A 3h du matin, l’esprit de solidarité de la veille n’a pas disparu. Tout le monde commence à se questionner. « Ca va ? T’es comment ? » « Bien merci et toi ? » « Ca va aussi merci ».

Premier reflex, boire. Surtout ne pas oublier de s’hydrater, grignoter quelque chose et penser à mastiquer de la coca. Pour l’instant je suis bien, mais en prévision de ce qui nous attend mieux vaut prendre les devant. Je me tourne vers Alban : « T’es comment ? » « J’ai envie de dormir ». Face à cette réponse ma conclusion est alors simple : tout va pour le mieux. Il est 3h du matin, nous sommes à plus de 5000 et Alban me dit qu’il est fatigué. En 2 ans d’université et un an de colocation je ne l’ai jamais vu à 100% de ses capacités avant 10h. Je me rappelle que quand nous commencions les cours à 9h, il lui fallait 30mn pour sortir de son lit, 5 pour avaler son bol de céréales, 10 pour se rendre à la fac puis 1h de cours à somnoler avant de commencer à être actif. Il est 3h du matin, nous sommes donc clairement en avance sur son horloge interne, Alban est fatigué, il va bien !! 

10mn viennent de passer, il nous faut repartir à présent. Plus nous nous arrêtons, plus il sera difficile de remettre notre corps en action. Chacun reprend sa place dans la file et toute l’équipe se retrouve de nouveau en marche sur ce terrain sableux montant en lacet jusqu’à notre objectif à tous : le sommet du Chachani.

Alors que le parcours de ce 2ème palier s’apparente à une copie du 1er en termes de terrain, de parcours, de dénivelé, … les premiers écarts commencent néanmoins à se creuser. L’altitude fait son effet. Alors que la tête du groupe maintient le même rythme, en queue de peloton nos amis américains commencent à trainer le pas. Afin de laisser à chacun le temps de récupérer et de tenter de continuer l’ascension groupés, nous faisons une seconde pause. Cela ne fait que 40mn que nous avons redémarré mais qu’importe.

Moral des troupes ? La Suisse est au top, notre compagnon français ne semble rien sentir de l’altitude, la Colombie souffle mais suit le rythme, le Brésil a froid, très froid même. Et nous ? De mon coté je sens que l’oxygène se fait plus rare mais j’ai les jambes, le rythme me convient très bien. « Alban ça va ? » « J’ai mal aux yeux ». Aye ! S’il y a bien une chose que nous n’avions pas prévu c’est ça. N’ayant pas passé énormément de jours en altitude, Alban m’impressionne jusqu’à présent. Il suit le rythme et le suit même très bien. Sauf que voilà, ayant dormi avec ses lentilles de contact, il m’explique qu’il s’est réveillé les yeux endoloris et que depuis que nous nous sommes mis en marche la situation ne s’est pas améliorée. Ca c’est la tuile !

Le groupe repart, alors que la tête continue sur le même rythme je m’accroche au premier wagon avant de me retourner. Les américains ne pourront pas continuer à ce train, il va falloir nous diviser. Alban est juste devant eux, il a mis un peu de temps à repartir. Je vais l’attendre et nous ferons ce tronçon ensemble. Alors que nous sommes distancés, nous revenons petit à petit sur nos compagnons d’ascension et raccrochons le premier wagon juste avant la 3ème pause. Ca commence à devenir beaucoup plus dur pour tout le monde. La montée est totalement silencieuse à présent, chacun se concentrant sur ses pas et sa respiration. Il nous faut une pause pour prendre le temps de réaliser que le soleil est entrain de se lever et que l’environnement dans lequel nous sommes entrain d’évoluer et tout simplement splendide ! Nous pourrions rester des heures à contempler le spectacle se présentant face à nous.

Quelques photos prises pour y immortaliser cet instant magique et nous voici de nouveau debout prêt à repartir. Les pauses font toujours 10mn mais elles nous paraissent à présent de plus en plus courtes. La fatigue se fait de plus ne plus sentir. A partir de maintenant c’est clair et net, il va falloir s’accrocher.

Quelques centaines de mètres que nous sommes reparti et déjà l’on sent que cela va trop vite pour Alban. J’essaye de l’inciter à adopter une cadence plus lente mais plus régulière plutôt que de s’arrêter et de se relancer fréquemment. Je me mets devant pour mener le train puis derrière le laissant avancer à son rythme. Au moment d’opérer une nouvelle pause je réalise une chose que je n’avais pas envisagée. On peut se bruler les ailes en allant trop vite mais à cette altitude on peut aussi se mettre dans le rouge si l’on avance à un rythme ne nous convenant pas et étant trop fractionné. Ce nouveau palier nous a tous les deux mis dans le rouge avec Alban. Lui parce que ça va trop vite … moi parce que nous avons adopté une cadence beaucoup trop entrecoupée. Alban a besoin de plus de 10mn pour reprendre son souffle. De mon coté j’ai mal à la tête, les jambes qui tremble et des douleurs qui commencent à refaire leur apparition au niveau de l’estomac. Ce n’est pas vrai, pas maintenant !

Les premiers repartent il faut faire un choix. Si je veux arriver au sommet il ne faut pas que je traine. De son coté Alban est déjà à 200% et lui demander d’accélérer est tout simplement inenvisageable. La décision est prise, je continue avec le groupe de tête et Alban repartira avec les américains et le brésilien qui peine également. Chacun avec un guide, c’est selon moi ce qui parait le plus sûr.

Après quelques minutes d’efforts, je raccroche le premier wagon composé d’Antoine le français, David le suisse et Juan le colombien. A ce niveau de l’ascension ce n’est plus en silence que nous progressons, mais au rythme des respirations et du souffle marqué de chacun d’entre nous. « Il est où ce p***** de sommet !!! ».

Après plus d’une heure et demi d’efforts c’est la délivrance : le sommet ! Nous touchons chacun du doigt la croix matérialisant le point le plus haut des environs avant de nous écrouler. Epuisés, manquant d’oxygène, il nous faut bien 10mn avant de nous relever et de profiter enfin de la vue que le Chachani a à offrir.

Au moment de sortir mon appareil photo je suis pris d’un sentiment de malaise et de culpabilité. Alban ?!! Qu’est ce que je fais là sans lui ! Quel intérêt d’être là si je suis le seul à arriver au sommet. Cette expérience c’était à deux ou rien. Ou en sera-t-il avec les américains et le brésilien ? Et s’il n’arrivait pas au bout ? Et si je redescendais le chercher ? En suis-je encore capable après plus de 5h d’efforts à cette altitude ?

Alors que je suis perdu dans mes interrogations, l’horizon s’éclaire ! Alban !!!!! A 200m en contrebas, passant la dernière grosse difficulté de l’ascension, je l’aperçois qui apparait dans le jour encore naissant. Il l’a fait, il est là, il est làààà !!! Fatigue, émotion, relâchement ou simple plaisir de voir mon pote, là, à quelques minutes d’atteindre le sommet après autant d’efforts, … je me surprends à essuyer de chaudes larmes coulant sur mes joues. Si j’avais su qu’un K-way jaune à l’horizon pourrait me faire cet effet !

A notre grande surprise Alban n’est pas avec les américains mais seul !! Il nous expliquera par la suite qu’il a tout fait pour nous garder en ligne de mire le plus longtemps possible et qu’il s’est accroché, montant à son rythme pour venir au bout de cette ascension en serrant les dents. Epique !!

Après un moment de break sur la plateforme se situant à 200m du sommet, nous le voyons se lever et marcher en notre direction. David et Antoine se joignent à moi pour l’encourager. « Allez Alban t’y es !!! ». C’est sous les applaudissements de tous ceux ayant déjà atteint le sommet qu’il touchera au but avant de s’écrouler comme chacun d’entre nous afin de reprendre son souffle.

Quelques minutes de pause puis nous immortalisons ce moment unique, cet épisode hors du temps de notre histoire d’amitié : tous les deux présents, là, à 6075m, le regard perdu dans le panorama s’offrant à nous !

L’itinéraire se terminera finalement par une descente interminable en glissade dans un terrain sableux puis par un long retour en 4×4 jusqu’à Arequipa. Néanmoins pour nous, le temps se sera figé bien avant. Au moment de nous remémorer cette expérience à deux, une seule image, un seul souvenir nous restera … celui d’avoir été bras dessus, bras dessous sur le toit du monde à scruter l’horizon. Les pieds sur Terre, la tête dans les étoiles …

Alexandre et Alban au sommet du Chachani

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Alexandre Hadjimanolis

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